Peintre et sculpteur

Vrac

« Deux dangers ne cessent de menacer le monde, l’ordre et le désordre »
Certaines phrases sont si simples qu’elles nous apparaissent simplistes. Celle-ci, de Paul Valery,  pose pourtant bien les choses.
Le désordre, ce péril pour le monde, mais aussi menace intime. L’ordre ce barrage illusoire au chaos, ce péril froid, stérile, mais cet élan vital aussi.
Mon désordre par moment m’effraie, il est comme un danger… Il se construit dans l’atelier, dans un abandon volontaire,  fruit de mes libertés, de mes gestes sans retenus, il peut m’apparaitre comme un désastre, écrasant, asphyxiant, il va jusqu’à limiter mes pas, le moindre de mes mouvements, il torture mon esprit qui cependant l’a créé. Ces derniers jours  mon désordre est devenu insupportable. Etait-ce le désordre du monde qui  brusquement me contamine ? Au moment d’écrire sur mon chaos personnel, visible dans ce désordre d’atelier, le monde semble emporté, lui aussi, dans une agitation sans précédant, inouï même.
Tout cela est t-il lié ?…
Les pays arabes s’agitent et s’enflamment. De cet incendie naitra un nouvel ordre dit-on. L’ordre des dictatures est un ordre fictif, assassin, bien plus destructeur que le désordre des révolutions, mais jamais, peut-être, a-t-on vu un tel feu se propager de proche en proche. Jamais un désordre n’aura touché toute une partie du monde  avec, en même temps, tellement d’incertitudes.
Puis soudain le Japon…Jamais un pays n’aura été secoué par une telle succession de malheurs; séisme, raz de marée, catastrophe nucléaire, puis bientôt économique. Etrange sentiment que celui de sentir, plus encore qu’auparavant sur une planète si dangereuse, si instable. Nous sommes atteints en profondeur par cet écho qui vient du monde. Nous sommes touchés, angoissés aussi, mais à l’abri… pour combien de temps… coupables et inquiets…Le japon ce pays mystérieux, pays d’ordre plus que tout autre, pays pris tant de fois comme exemple,  semble aujourd’hui vouloir nous dire que les vagues subites de désordres sont inévitables partout…
Toutes les catastrophes, nous touchent, que fait-on de ces émotions?
Une digestion se fait, mais tout ne passe pas. Nos ventres se tordent, nos cœurs sont lourds.
Il nous faut ordonner pour survivre, pour  créer aussi ; « ordonner le chaos voilà la création » rappelle Apollinaire…voilà encore la vie possible pourrait-on ajouter. Notre désordre est fécond, nécessaire, mais si périlleux, la remise en ordre doit venir à temps pour éviter l’anéantissement.
Dans mon atelier je me vois, jour après jour au cœur d’un terrifiant désordre qui parait reproduire celui du monde. Je m’y perds. Le dos cassé, les muscles tendus je résiste et je lutte sur ce champ de bataille. J’attends, j’espère, depuis des jours, l’apaisement qui tarde.
Je concentre tout sur ces sculptures nouvelles, complexes, faites de matières improbables, fragiles. Je dois me secourir par elles. Parviendrai-je à recréer un ordre dans ces formes, ces matières confuses, un ordre qui pourrait me sauver ?…
Ici aussi, je cherche un ordre. Ici, dans ce texte, les idées, les mots, me viennent, me viennent-en vrac…
En vrac, j’aime cette expression…
« Je suis en vrac » ai-je d’ailleurs envie de répondre, si souvent, lorsque l’on me demande actuellement comment je vais…

Mars 2011

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