Peintre et sculpteur

Ventre mou

« Nous sommes le ventre mou de l’art contemporain », cette réflexion lancée par un de mes galeristes, Richard Nicolet, lors d’une foire d’art a laquelle nous participions ensemble, m’a amusé, puis y repensant , elle m’est apparue comme chargée d’un sens beaucoup moins léger qu’il n’y paraissait…
Y aurait-t-il donc un ventre dur et un ventre mou de l’art contemporain ?…quels seraient- ils ? Où en serait la ligne de démarcation ?…
Cette réflexion qui me sembla être comme un aveu de faiblesse et comme une volonté soudaine d’auto-flagellation fut dite pourtant sur un ton qui semblait être plutôt un appel au combat (il la sortit comme on sort l’épée de son fourreau, quelques minutes avant le début de la foire). En dévoilant ainsi un visage sans masque ne cherchait- il dans le fond qu’à prendre les devants face aux assauts des tenants d’un soit disant art contemporain dur?…
« Le ventre mou », cette expression notamment  utilisée lors de la dernière guerre pour qualifier les Balkans « ventre mou » de l’Europe, incapable de faire front, n’a rien a priori de gratifiant cela parait certain.
Mais ici cette prise de conscience d’être ce ventre mou, ce point faible n’est- t- il dans le fond une manière, de dire courageusement qu’il serait temps que cette forteresse de l’art contemporain se fissure, laissant venir vers elle un public qui trop longtemps s’est senti refoulé, exclu de la « fête »… Sans que ce ventre mou ne représente un art nostalgique d’un passé exagérément glorifié où un art timide incapable d’inventer son langage, ne faudrait t’il pas assumer les contours de ce ventre plutôt que d’en faire comme un complexe autour duquel finirait par roder une amertume rance et stérile …
En réalité, ce monde de l’art n’est qu’une immense soupe où tout ce mélange dans ce grand chaudron de la création contemporaine, difficile d’en distinguer vraiment les éléments, d’en séparer les parties dures et les parties molles, tout se passe comme si chacun élevait d’artificielles frontières mentales. Mais une chose est sûre c’est qu’il y a des parties dures de l’art contemporain dans la mesure où elles semblent vouloir mettre en place une forme de rejet organisé devenu élément constitutif de leurs prétendue contemporanéités…c’est insupportable!…J’aimerais simplement ici prendre l’exemple d’une exposition, celle de Christian Boltanski au Grand Palais (Monumenta 2010), devenue pour moi comme le point d’orgue de cette espèce de mécanisme idiot et pervers!
Passant presque quotidiennement devant l’entrée de cette exposition j’ai pu maintes fois constater que très peu de personnes se pressaient pour la visiter. L’art contemporain n’attire pas les foules, certes, mais cette fois la couverture médiatique aurait pu laisser imaginer que les choses se passeraient autrement. Mais Boltanski, ayant souhaité que le public « passe un mauvais moment », par l’absence de chauffage et une sortie volontairement cachée, espérant que les visiteurs soit soulagés de se retrouver enfin dehors, ( tout ceci étant, comble de l’histoire, très bien explicité dans la brochure « mode d’emploi » de l’exposition)…et bien le public pas si masochiste que cela n’a pas jugé bon de venir…De cet échec nulle conséquence, Boltanski semble être intouchable préservant son statut d’artiste contemporain français le mieux exporté et surement un des plus soutenu par l’état français coute que coute. Nulle chance que cet artiste ne soit discrédité par un état qui a tant misé sur lui depuis des années.
Boltanski ne représente pas, bien sûr, à lui seul l’art contemporain « dur », mais pour moi il me parait être comme le symbole français de cet art qui organise son rejet public tout en préservant sa survie grâce à un noyau dur de l’art contemporain constitué d’une poignée de personnes. Il y a donc bien un art contemporain dur qui semble volontairement élever des murs aussi durs que lui, évitant à un plus large public d’y accéder sans que cela ne compromette en rien son existence.
Plus encore que Boltanski, Damien Hirst (avec aussi Jeff Koons) est devenu à l’échelle mondiale le grand gagnant de ce jeu de l’art contemporain, il a été ces dernières années l’artiste vivant le plus cher…Mais il a été doublé en 2010 par le peintre Lucien Freud devenu l’artiste vivant le plus coté.                                 Tout cela est certes absurde, ces classements des cotes gagnantes n’a pas vraiment pas de sens, mais, ici, ce qui m’a réellement amusé, c’est que ce fut possible grâce à ce beau tableau représentant cette énorme femme nue étendue lascivement sur son canapé, cette femme nous laisse voir son gros ventre mou paraissant prolonger les parties molles du canapé…Comme un drôle de signe, cette revanche du ventre mou sur le ventre dur…

Août 2010

Powered by WordPress | Designed by Elegant Themes