Peintre et sculpteur

Un po’di tutto

Certains petits souvenirs de l’enfance peuvent aider, par moment, à retrouver le chemin qui mène vers soi…
Il s’agit ici d’un petit souvenir gourmand, auquel j’ai repensé, étonnamment, lorsque l’on m’interrogea, au cours d’un de mes derniers vernissages, sur la matière avec laquelle je réalisais mes sculptures, et plus précisément mes barques chargées d’objets hétéroclites. En faisant l’inventaire incomplet des matières diverses utilisées je me rappelais en même temps de mon embarras lorsqu’enfant, il me fallait choisir le parfum de la glace que je désirais, abandonnant du même coup les autres saveurs qui me faisaient autant envie. Dans mes barques je m’offre cette liberté de réunir tous les matériaux possibles sans devoir choisir entre tel ou tel. Il y a du métal, de la terre, de la colle, du tissu, mais aussi, des graines, des branches, du plastique, de la résine, des pigments, des vernis, de la peinture, et…Aucune matière dans le fond ne peut être exclue si je parviens à la relier aux autres, et à rendre l’ensemble cohérent. Jamais je n’aurais d’ailleurs souhaité transformer mes sculptures en bronze dont l’aspect monolithique me fait horreur.
Revenons aux glaces de mon enfance. Mon grand père, atteint par l’âge et le diabète, aimait offrir à ses petits enfants les glaces dont il était privé. Juste en bas de son appartement de Viarreggio, qui sera sa dernière demeure, via Cesare Batisti, se tenait un excellent glacier où nous rendions tous les jours.
Pour une pièce de cent lires qu’il sortait de la fente de son drôle de porte- monnaie en plastique vert, nous pouvions acheter nos gros cornets de glace. Mais au moment de choisir le parfum, je me limitais à dire… « un po’di tutto » ; « un peu de tout » avais- je pris l’habitude de demander. Avec sa cuillère plate, le glacier exécutait ma commande avec gentillesse et nonchalance, en raclant de bac en bac un peu de chaque parfum qu’il déposait sur le cornet. Aujourd’hui encore je m’étonne de la gentillesse de ce glacier qui se pliait avec amusement au désir d’un enfant de 7-8 ans incapable de choisir.
Après la Tunisie et l’Italie de mon enfance, il me fallu accepter la France, y compris sous cet angle des glaces. Je me souviens encore de ces promenades au jardin du Luxembourg que j’aimais en dépit ce mois de septembre gris et pluvieux de la rentrée,  je me souviens de ma collection de châtaignes luisantes qui gonflant les poches de mon manteau, des tortillons de réglisse, des coquillages remplis de bonbon à sucer mais aussi de ces mauvaises glaces. Et là impossible de ne pas faire de choix…fraise ou vanille, rose  ou jaune pâle. Je devais absolument choisir entre ces deux parfums synthétiques posés sur un mauvais cornet de biscuit cartonné. Je compris vite qu’il était impossible de demander au marchand de mélanger les parfums même si il n’y en avait que deux, cela ne se faisait pas, et ne se demandait même pas…A moins d’opter pour les deux boules dans un drôle de cornet bifide qui séparait chacune des boules dans son réceptacle…Ce n’était pas encore la France des mélanges, je n’aimais pas cette France, cette France qui en plus m’obligeait à choisir…
Mais quel est donc que cette difficulté à faire des choix qui semble m’avoir habité depuis toujours ?…Mélanger, accumuler, superposer plutôt que d’éliminer, de jeter, de sacrifier…Dans ma vie, le fait de choisir semble avoir été à chaque fois une épreuve, (« choisir c’est tuer » dit on). Avec mes sculptures je m’autorise, enfin, en toute liberté ce non-choix qui me va. Je choisis de ne pas choisir.
Ainsi lorsque, ce soir là, ce visiteur me demanda de quelles matières mes sculptures avaient été réalisées, sans doute aurais-je du répondre avec « un po’di tutto»…

Sept. 2009

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