Peintre et sculpteur

Splatch !

Il y a des événements infimes, dont on se rappelle longtemps.
Ils sont comme des ponctuations légères, comme des  virgules balisant délicatement notre vie, ralentissant sa lecture pour l’éclairer un peu…
Je repense souvent à cette figue de barbarie et à son splatch
Nous passions de belles vacances, en Sicile, dans le Sud de l’île. Nous louions une charmante maison dominant la mer. Cette maison se situait au cœur d’un site archéologique;  des fouilles avaient lieu dans le jardin et donnaient à cet endroit un caractère particulier, par ce voisinage de l’histoire.
Nous étions au mois de septembre, la chaleur était écrasante, la végétation, brulée par les mois secs d’été. Les figuiers offraient leurs fruits pourpres sucrés et veloutés.
Des grands cactus offraient aussi leurs figues, leurs figues de barbarie.
La figue de barbarie est un fruit exquis lorsqu’il est mûr, sous sa peau devenu presque rouge on trouve une chair orangée,  mielleuse, remplie d’une multitude de graines. Sans doute ce fruit apparait-il encore meilleur car il ne se donne pas facilement, il est comme protégé de ses longues pointes par la mère- cactus qui vous somment de ne pas vous approcher. Une fois cueilli, prudemment, on trouve sa chair sucrée sous cette peau qu’il faut retirer habillement, en se méfiant des perfides petites épines dont elle est parsemée.
La figue de barbarie est comme l’idée d’une douceur inespérée, trouvée au détour d’un chemin de rocailles, là, où ne semble pouvoir coexister que sécheresse et hostilité. Elle est ce délice de ce qui se trouve par hasard, se courtise, se gagne…
J’ai un souvenir ému de ces vacances en Sicile auxquelles je repense parfois et cela bien longtemps après, vingt ans, je crois… la beauté de cette ile, son âpreté peut être, m’avait séduit.
Ma mère venait de nous quitter, au mois de juin,  la douleur semblait s’estomper un peu. Me retrouver sur une île, enveloppé par ce bleu, cerné par cette mer consolante me permit, le temps du séjour, de me sentir mieux.  Anna ma fille, avait un an et demi et sa vitalité nous comblait.
Je me souviens, très nettement encore, de cette promenade que je me décidais, un jour, de faire seul, à cette heure ou la chaleur est plus douce et semble venir cette fois du sol tiède, alors que le soleil s’en est allé de l’autre côté.
C’était juste une exploration solitaire des chemins caillouteux, parfois escarpés, qui se trouvaient non loin de la maison.
Après quelques minutes de cette échappée, je décidais de m’assoir sur une grosse roche blanche pour reprendre mon souffle, tout en regardant la mer calme et le ciel rougeoyant.
Un bruit mat et bref me fit sursauter.
Je me retournais. Un mur de cactus se trouvait derrière. De nombreuses figues de barbarie, aux couleurs encore plus vives à cette heure de la journée, étaient fixées par dizaines autour des vertes raquettes épineuses des cactus.
Ce que j’avais entendu était simplement la chute soudaine d’une figue de barbarie explosant de tout son poids sur le sol.
Le splatch de cette figue, et, sans doute, mon esprit disponible à ce moment, ferra de cette explosion du fruit trop mûr, un instant particulier dont je me souviens encore. Cet instant, qui restera comme une illustration vivante, in situ, du cycle du vivant. Cet événement minuscule, allait m’apaiser durablement.
Les citadins, que nous sommes presque tous devenus, ont été éloignés du cœur de la vie, c’est ainsi.  Plus rien ne repousse sur le bitume, aucun des fruits écrasés sur les trottoirs de nos fins de marchés ne laissent germer et pousser leur graines. Ces fruits abimés, lorsqu’ils ne sont pas récupérés par les pauvres glaneurs, de plus en plus nombreux,  sont balayés et emportés avec leurs cagettes par les services municipaux…
Nous savons le cycle du vivant mais nous ne le vivons plus. Nous apprenons les choses, mais nous ne les voyons plus, nous ne les sentons plus.
Là, cette figue de barbarie, venait d’essaimer ses graines dans cette explosion fertile ; elle me rappelait subitement, ce qu’à cet instant, je voulais entendre.
Le splatch d’une mort mais d’une naissance possible.
La figue devenue trop grosse, trop lourde,sa chair ramollie par le sucre fermentée, avait fini par céder. Sa chute était inéluctable mais cette chute allait être autant le renoncement à la vie, qu’une course vers elle.
Elle aller nourrir cette terre, grâce à sa chair décomposée, et redonner racine à quelques graines chanceuses.
Je rentrais de ma promenade apaisé, heureux…
Des années plus tard il m’arrive de penser encore, lorsque la vie m’apparait trop absurde, au doux splatch de ma figue de barbarie…

Mars 2011

NB. Précision langagière : Le splatch, n’est pas le splash, onomatopée classique désignant le bruit d’un objet qui tombe dans l’eau. Le splatch, lui, décrit le bruit d’une chose molle, dense et flasque s’écrasant au sol,… comme une figue de barbarie à la fin de l’été…

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