Peintre et sculpteur

Papiers

Depuis des années,  je réalise mes peintures sur papier,  plus exactement sur du papier népalais. J’ai du mal à m’en défaire, il m’arrive, de temps en temps, de peindre sur des supports autres, le bois,  le métal, usé,  patiné. Mais ce papier népalais revient, comme si tous mes efforts pour lui être infidèle étaient vains.
Ce papier semble me convenir,  il me permet de revenir sans cesse sur le tableau qui se fait.  Il se laisse maltraiter,  inonder ;  ses fibres sont longues et résistent ; Elles semblent avoir une mémoire de l’eau. Une mémoire de l’eau nourricière de leurs vies passées, alors qu’elles n’étaient que fibres végétales de ce  murier himalayen (Le lokta). Ce papier a soif, il appelle l’eau comme la feuille appelle la pluie. Ici feuille et papier se confondent.
Mais ces feuilles sont aussi des pages.
Jours après jours je m’aperçois que mon livre s’écrit lentement.
Au fils des années ces feuilles de peintures s’entassent, se superposent les unes sur les autres dans un coin d’atelier, comme un mille-feuille, un mille-feuille d’heures, de jours, d’années, passées à peindre ces têtes qui m’interrogent. Un livre de mille-feuille, de mille visages…
Je ne sais pas ce que ce livre raconte, j’ignore ce que je cherche au juste dans ces visages, j’y concentre surement mes doutes, mes peurs, mes espoirs. Je fais ce livre autant qu’il me fait.
Je ne cherche pas réellement  à réfléchir sur ce que je fais,  à ces visages qui s’entassent sur cette pile. Je les revois quelquefois, je les redécouvre, certains me parlent…de quoi je l’ignore, d’autres ne me disent plus rien, il m’arrive de les reprendre.
Je recommence, sans cesse, presque le même visage, le même tableau, en espérant trouver, les bons gestes, la bonne lumière. J’ai l’impression d’un échec perpétuel, inévitable. Il y a des joies de temps en temps, des plaisirs furtifs, éphémères et intenses lorsque la figure et l’abstraction se rapprochent, lorsque le temps s’arrête, lorsque l’autre se mélange à soi, lorsque l’obscur et le clair se mêlent, lorsque le doux et le vif s’accordent, bref lorsque ces visages deviennent peinture.

C’est le papier qui permet d’essayer encore et encore, il est disponible, il rend libre, il vous somme d’essayer… d’essayer une nouvelle fois de croiser idéalement la forme et le fond,  de croiser le dit et le non-dit. Peut-être était-ce lui qui donne l’exemple grâce à ses fibres qui se croisent pour créer ce tout, ce tout qui résiste.
Et puis le papier se mélange à la peinture, il imprime en elle ses rides,  il entre en elle…Comme a su l’écrire si bien Yvon Canova qui parvient avec ses mots à me révéler ma propre peinture. Ce papier me prête son identité, cette identité manquante, ou plutôt que j’ai toujours perçu comme incomplète, suspendue, vague, comme un mauvais pli depuis toujours…
Alors je comble ce vide avec ces papiers de mille visages, visages aux contours imprécis. Je remplis ce vide avec ces papiers, mes papiers d’identité…

Février 2011

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