Peintre et sculpteur

Le Kram

La ville nommée par ce nom étrange « le Kram » m’a toujours renvoyé à un souvenir  bizarre. Cette ville, proche de Tunis, située en bord de mer et traversée par la route et la voix ferrée, reliant Tunis et les villes alentour a toujours représenté, pour moi, qu’un simple lieu de passage, un entre deux,  un « non lieu », pourrait on dire. L’été lorsque nous partions enfin de Tunis pour fuir sa chaleur écrasante, il nous fallait moins d’une heure pour rejoindre Carthage où nous avions notre maison de vacances. Nous passions nécessairement par « le Kram ». Après Tunis il nous fallait d’abord dépasser le lac et son odeur pestilentielle, lac aux eaux stagnantes dont l’odeur nous faisait bien vite remonter les vitres de notre Simca. Ce passage obligé était comme une frontière malodorante et épaisse qu’il fallait franchir, respiration bloquée, et qui était comme le prix à payer pour accéder aux merveilles des rivages de nos vacances. Le Kram était juste après. Nous arrivions donc au Kram soulagés après cette petite épreuve. Mais nous ne nous y arrêtions jamais, ni à l’aller ni au retour des vacances. Le Kram précédait la Goulette sa grande sœur, ville presque mythique, destination joyeuse, où le soir les familles se retrouvaient dans un des nombreux restaurants de poissons. On allait à la Goulette, on rêve encore aujourd’hui de la Goulette mais rien de comparable pour le Kram sa voisine. On allait aussi à la Marsa située plus loin, surtout pour sa plage « Marsa cube », mais aussi pour ses glaciers,  pour le « Saf- Saf », lieu de rendez vous autour d’un puits, dont un chameau aveugle faisait remonter l’eau grâce à une roue que sa triste marche circulaire activait, On allait bien sur à Sidi Bou Saïd  magnifique village blanc et bleu, accroché sur une colline  surplombant la mer. Nous allions à Amilcar à Kerédine à Gamarth à Rawad, autant lieux évocateurs des plaisirs de l’enfance et de ces rivages si beaux de la  banlieue  de Tunis.  Mais nous n’allions pas au Kram. Le Kram restera dans mes souvenirs, et aujourd’hui encore, une ville sans attrait particulier, sans vraie personnalité, un entre deux ne pouvant jamais en faire une destination de promenade. En vérité pendant longtemps je me suis, je crois, identifié au Kram, je sais que cela est étrange de s’identifier ainsi à une ville, est ce seulement possible ?…Mais enfant et même au delà de l’enfance je me suis perçu comme étant indéfini, sans contours nets, sans identité claire, un entre deux, plutôt triste. Nous mettons tous  longtemps je crois à nous connaitre ou à essayer en tous les cas d’adapter notre vie à ce que l’on croit être nous, à coller les morceaux de notre être, mais il me semble que chez moi le chemin fut particulièrement long. C’est ainsi…Encore maintenant je me perçois comme un être par moment trop flou, aux contours imprécis, bien que l’âge me permette tout de même une meilleure « mise au point ». Peut être était- ce cet exil que l’enfant de neuf ans que j’étais,  ne comprit pas et qui me laissa suspendu entre deux mondes. Peut être était- ce aussi mes origines multiples ; mes origines juives mais pas seulement( puisque ma grand-mère maternelle ne l’était pas et restera toute sa vie attachée à sa religion catholique, bien que mariée à Moses Levy),  mes origines espagnoles que mon nom rappelle comme une évidence, origine commune au sépharades, mais origine qui ne semble pas si simple ( ce nom Perez, est semble t-il un nom biblique juif  avant tout…) Origines portugaises aussi, italiennes, tunisiennes, anglaises  pour compliquer le tout, et bien sûr françaises par adoption bien qu’étant né français à Tunis. Ma peinture et ma sculpture m’aideront plus tard à m’inventer mon propre monde, mon propre peuple, puisque qu’à chaque tentative je me suis, à chaque fois, senti douloureusement étranger à telle ou telle communauté. Il y a quelques mois je suis retourné au Kram. Ce retour m’a confirmé mes impressions. Cette ville est restée indécise. Le rivage se cherche même des allures de Knooke le Zoot avec des nouveaux immeubles de béton qui se construisent face à la mer, immeubles d’une laideur affligeante et sans aucune harmonie avec les quelques petites villas fatiguées  mais toujours jolies du bord de mer. Ce drôle de jumelage entre Le Kram et Knooke m’aurait amusé s’il ne participait à donner encore plus au Kram cette triste image, malgré un ciel plus bleu qu’en mer du Nord…Cette dernière vision du Kram fut même encore plus désastreuse que l’image que j’en avais gardée. Ce qui avait dû être la plage du Kram paraissait être devenue un chantier, un « terrain vague », face à la mer…
Des origines multiples sont, dit on, autant de richesses, mais sans doute m’a-t-il fallu plus de temps encore pour me construire, pour m’éloigner de cette image flou et grise que j’ai longtemps eu de moi et qu’il m’arrive d’entrevoir de nouveau les jours de fatigue… Tout comme une palette sur laquelle on dépose de nombreuses couleurs et qui devient soudain uniformément grise lorsque l’on mélange le tout, mon âme grise a trop souvent pris le dessus sur tout le reste,  je la sens toujours là, si proche et prenant forme au bout de mon pinceau avec ces visages gris de mes personnages que je n’ai de cesse de répéter et qui apparaissent, flottant et comme « atterrés » …
Bien que mettant toutes mes forces pour me construire une identité, et lassé par moment par le flottement de ma personnalité,  j’ai constamment observé, quelques fois à mes dépens,  que je ne pouvais pourtant échapper aussi à la volonté simultanée, de rester dans cet « entre-deux »  dans la plupart de mes activités. Que ce soit avec la peinture, la gravure, la sculpture, la photographie, (la médecine aussi),  il y a toujours eu un élément, que j’ai fini par cultiver, me faisant échapper à une identification simple, pourtant tant espérée…Mais revenons au Kram ; je sais bien que cette analogie entre le Kram et moi semblera encore bien incongrue, étrange, mais peut être a-t-elle aussi depuis longtemps une explication. Celle ci m’est apparue, il y a peu, comme une évidence à laquelle je n’avais pas encore pensé…  Il arrive que la sonorité des mots participe à leur sens, ainsi donc le Kram c’est bien moi depuis toujours. En effet adolescent on me donna ce surnom qui d’ailleurs m’était insupportable (et je comprends mieux cela maintenant). Ce surnom correspondait à mon prénom, Marc, lu à l’envers, en verlan;« Cram »…

Epilogue
«… Ce sont pour la plupart des adolescents qui ont bravé les balles de la police, des hommes de moins de 30 ans qui ont composé le gros des cortèges, comme celui du  parti du Kram vers le palais de Carthage 13 janvier au soir…»
Extrait du Monde de Février 2011.
La révolte de la jeunesse tunisienne, ébranlera la dictature du président Ben Ali qui quittera son palais et prendra la fuite dés le 14 janvier. Cette révolte  se propagera en Egypte et ailleurs, transformant cette vague de soulèvement en bouleversement considérable dans le monde arabe et probablement dans notre monde globalisé qui n’en pas finit pas d’être touché par cette onde de choc.
La petite ville du Kram, comme épicentre de ce séisme…? Idée invraisemblable, impensable…
Mais il était temps que le Kram s’éveille, que le Kram existe… enfin…

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