Peintre et sculpteur

La statue borgne

J’ai retrouvé il y a peu, chez ma tante Loly, la statue borgne que mon grand- père possédait à Tunis.
Cette petite sculpture africaine représentait une femme accroupie au buste droit, dont un des bras était levé vers sa tête surmontée d’une coiffe pointue. Elle avait surtout un curieux visage avec un seul œil blanc en ivoire, l’autre orbite étant vide. Cela lui donnait un regard borgne étrange. Je faisais, je m’en souviens, le rapprochement avec Habiba, leur femme de ménage dont le regard était tout aussi étrange, un de ses yeux était opaque presque blanc. Je n’avais pas de sympathie pour cette femme,  sans doute m’effrayait t- elle un peu, tout comme cette sculpture.
Cette jolie statuette de bois se retrouve sur de nombreux dessins de mon grand père, sa présence était forte également à ses yeux, et cela malgré sa petite taille.
J’ai déjà évoqué, dans un de mes textes, le tableau « la fiera di San Biaggio ». Il a été sans doute le premier tableau qui m’ait été donné à voir ; cette sculpture fut très certainement aussi la première sur laquelle mon regard se soit posé.  Elle continue d’imprégner d’autant plus ma mémoire qu’elle fut longtemps l’unique sculpture que la famille possédait. D’où venait t- elle ? Je ne sais pas vraiment. Si elle s’apparente très certainement à certaines statues fétiches du Congo, j’ignore l’histoire de son acquisition par mon grand- père…
Ce premier tableau donc, et cette première sculpture, n’étaient d’ailleurs pas éloignés l’un de l’autre et éveillaient ensemble chez moi des impressions troubles.
Sans doute ces deux œuvres concentraient tout ce que je percevais déjà confusément de l’opposition entre le jour et la nuit, l’obscurité et la lumière, la vie et l’« ailleurs »… Cette œil blanc et cet œil noir de la sculpture, cette forêt sombre et ces scènes de fête étaient autant d’images qui me montraient déjà cette opposition.
Mais comment ne pas rapprocher aussi le souvenir de cette sculpture et de son visage, du visage de mon grand père paternel que je devais découvrir bien plus tard sur cette unique photographie que l’on a de lui et  sur laquelle on devine un œil gauche opaque et un œil droit absent. Un accident lui avait fait perdre en effet cet œil droit et l’autre œil atteint par une cataracte avait fini par le rendre totalement aveugle. Avais-je sans le savoir une image de ce grand père ici révélé par cette sculpture ?…
Ma vision sur cette sculpture devait probablement aussi se superposer, d’une façon alors inconsciente, avec cet accident oculaire dont ma sœur fut victime dès sa naissance, lorsque ses deux yeux furent brulés. (Elle ne devait garder plus tard, heureusement, qu’une cicatrice de la conjonctive de l’œil droit). Après sa naissance ,en effet, des gouttes d’acide nitrique furent instillées, à la suite d’une tragique erreur, dans ses yeux à la place du collyre antiseptique habituel. Pendant des mois mes parents fous d’inquiétude pensèrent que leur enfant ne verrait jamais le jour. Cet événement avait été un traumatisme familial dont je fus sans doute imprégné, et qui peut être se concentrait lui aussi sur cette sculpture africaine devenue la projection de toutes une accumulation de choses troublantes autour du regard, de la vision…
Je me souviens comme d’un regret de ne pas avoir pu récupérer cette statuette lorsque la dispersion des objets fut faite après la mort de ma grand-mère.
A t’elle eu une influence sur mon travail de sculpteur, il m’est impossible de le savoir.  Une chose est certaine c’est qu’elle aura occupé dans mon esprit cette place si particulière.
Je devais donc la retrouver, chez ma tante, sur le dessus d’une armoire.
Ainsi perchée, elle m’apparut d’une taille encore plus modeste que dans mes souvenirs. Je décidai d’en prendre quelques photographies. La revoir soudainement devait bien sûr m’émouvoir, me troubler encore. Mais cette émotion fut bien moindre que je n’aurais pu l’imaginer ; et je compris vite pourquoi… Ce qui donnait à cette sculpture sa singularité, n’était plus là ; le petit morceau d’ivoire figurant l’œil unique avait simplement disparu, ôtant du même coup à cette sculpture son mystérieux regard borgne…Ce simple petit bout de matière blanche, absent désormais, me donnait l’impression que la sculpture de mes souvenirs avait été remplacée par une autre, que je n’aurais plus aimé cette fois, récupérer, même si cela avait été possible…

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