Peintre et sculpteur

Peinture

« Il  faudrait s’excuser de parler peinture »
Paul Valery

« J’aime beaucoup la peinture, je me vois toujours comme un peintre … »
Cette citation de Christian Boltanski, artiste minimaliste,  m’a tout d’abord surpris, puis je l’ai perçu comme un possible regard sur cet artiste. Après tout qu’est ce qu’être peintre?…Cette question me poursuis depuis longtemps, ces quelques mots de Boltanski ont alimenté de manière un peu inattendue ma réflexion autour de cette question probablement sans réponse.
Je me suis souvenu alors de ce jour où j’eus une forme révélation; Ce fut précisément un après- midi de 1980 à Viareggio lors de la visite de la première rétrospective de l’œuvre de mon grand père Moses Levy. Devant un petit tableau, « quartiere arabo 1923 », je fus saisi par une réelle émotion, émotion si intense qu’elle en devint physique, je m’en souviens encore. Aussitôt j’énonçais mentalement cette certitude : « La peinture c’est ça ! »
Certains jugeront ce tableau joli sans pour autant pouvoir justifier un tel choc. Qu’avait donc ce petit tableau pour m’offrir si durablement cette révélation ?…Plus tard je devais même m’amuser à en faire une copie pour tenter de disséquer le mystère de ce petit tableau, et aussi, dois je le reconnaitre, pour me consoler de ne pouvoir en disposer. Ce tableau représente une vue de la Médina de Tunis, avec sa mosquée, sa foule mouvante et colorée en avant. Le jeu d’ombre et de lumière laisse penser à une fin de journée, moment le plus animé après la torpeur immobile des après-midis torrides. Le sujet est presque banal; nombreux sont les peintres orientalistes qui ont peint des tableaux comparables. J’ignore ce qui me poussa alors à penser qu’il s’agissait bien de l’œuvre d’un « peintre », et non pas d’un de ces nombreux peintres orientalistes souvent habiles mais se limitant en général à n’offrir que la surface d’un orient fantasmé…
Je crois que c’est ce mur au centre du tableau qui m’a transporté d’abord, qui m’a emmené au cœur de la peinture; ce mur blanc qui n’a rien de blanc, ce mur miroir, reflet de l’espace, reflet de la lumière dans laquelle il baigne…La peinture est elle donc cela; un miroir ?.. Un miroir déformant, peut être ?…
Comment ne pas repenser alors au « Petit pan de mur jaune » dont parle Marcel Proust, dans ce passage, de A la recherche du temps perdu. Il en fait le centre du tableau de Ver Meer « la vue de Delft », qu’il considérait alors comme le plus beau tableau qui soit. Dans ce passage l’écrivain Bergotte, bien que malade, sort de chez lui et se retrouve face au tableau : « Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce, à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnage en bleus, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune…ses étourdissements augmentaient, il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur…c’est ainsi que j’aurais du écrire…mes livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune…il se répétait « petit pan de mur jaune, petit pan de mur jaune »…un nouveau coup l’abattit il roula du canapé par terre où accoururent tous les visiteurs et gardien. Il était mort. »…
Sans aller heureusement pour moi jusqu’à ce type de malaise fatal que décrit Proust, je me souviens, qu’à mon tour face à ce que je nommerais mon « petit pan de mur blanc » du tableau de mon grand père, j’eu une réaction assez forte qui m’est restée parfaitement en mémoire. Là aussi c’est donc ce petit mur au centre du tableau qui a surement retenu mon regard et concentré mon trouble. Certes, un bon tableau ne se limite pas à un détail, c’est un tout dans lequel le regard voyage, sans accroc, et à son rythme, mais il y a toujours, je crois, un cœur dans un tableau. Dans ces deux exemples le cœur est un mur, c’est étrange, là un petit mur jaune, et ici un petit mur blanc,… jaune aussi, en vérité, par les reflets du soleil couchant. Ces deux exemples qui se répondent ont-ils un sens?… La peinture n’est elle pas dans le fond ce reflet du monde, ce miroir, dont je parlais déjà et que ces deux murs représente, mais n’est elle pas avant tout ce moyen possible de transformation, y compris des impasses, des murs, en voyages, en fenêtres, en nouvel horizon?…et même « Les murs  jaunes en papillons… » Comme le dit Proust ?…
Je repense ici, en évoquant ces murs à l’un de mes tous premiers sujets de peinture, ces façades patinées, lézardées, que j’aimais peindre alors. Choisir à ce moment là ces murs aura été probablement ma façon de « rentrer en peinture ». Difficile de savoir si je faisais alors réellement de la peinture, le sujet n’y fait rien, (et comment savoir?), mais sans doute avais je déjà l’intention de faire de la peinture, comme on rêve de vouloir sauter le mur d’un réel trop fermé…Et si peindre était tout simplement cela; devenir comme un sauteur à la perche qui aurait choisit un pinceau à défaut de perche?…
La formule m’amuse mais est insuffisante, bien sûr…
D’ailleurs le pinceau ne pourrait définir le peintre, tout comme la rime ne peut définir le poète…
Si Boltanski n’utilise pas le pinceau, il aurait pu néanmoins être peintre, j’aurais presque aimé qu’il le soit… Mais visitant sa dernière installation, (Monumenta au Grand Palais), l’envie me vint  de crier; « La peinture ce n’est pas cela ! » A l’inverse de ma révélation devant mon petit mur blanc, Boltansky me permis en sommes la révélation contraire et je lui en fus reconnaissant. Cette exposition vers laquelle je me rendais sans apriori, me fit tout d’abord osciller entre l’ennui et une profonde colère face à cette forme d’obscénité baignant dans ce consensus médiatico-politique non moins obscène,… mais peu importe ici mon jugement…Ce qui m’a intéressé dans un second temps c’est d’avoir la certitude à ce moment là que Christian Boltanski ne pouvait être à mes yeux un peintre…un artiste, peut être,( plus personne ne s’aventure dans la définition de l’artiste ) mais pas un peintre…Si j’ai encore bien des difficultés à énoncer ce qu’est au juste un peintre, je dois remercier cette exposition pour m’avoir aidé à sentir ce que pouvait être l’inverse d’un peintre… J’ai compris que cela avait peut-être un lien avec la parole.
Lorsque l’on dit « pommes », on ne dit rien des pommes de Cezanne.
Lorsque l’on dit «  Une montagne de 15 tonnes de vêtements empilés » On dit presque tout de l’installation de Boltanski…
La vraie peinture est muette et nous rend muet à notre tour, mais elle parvient à nous parler, tout le reste n’est que bavardage et dans le fond ne nous dit pas grand choses…Si la forme d’une œuvre est si simple que l’on peut la transformer en paroles, c’est qu’il ne s’agit sans doute pas de peinture…C’est bien dans la forme que tout ce joue, que tout se trame…C’est grâce à la forme que le peintre crée ce silence qui l’entoure et qui nous emporte…
« Il aurait fallu plusieurs couches de couleurs… » Dit Proust dans la bouche de Bergotte, avant que celui ci ne trépasse…La forme même en apparence simple, doit être chargée, dense, mystérieuse, précise et trouble à la fois…Il ne peut y avoir de peinture sans cela…Seule la forme peut chasser les paroles…même si les paroles reviennent toujours à la charge, et peuvent parfois, trop rarement même, enrichir plus encore l’œuvre. La forme regroupe une infinité de choses, la matière bien sûr mais aussi le rythme, la couleur, la composition, etc.…au service d’un tout libéré des idées mais pouvant évidemment donner naissance à d’autres idées…
Je m’aperçois que si je cherche ici, difficilement  à formuler ce qu’est pour moi la peinture, c’est que cette question m’a souvent amené vers de pesants malentendus. Je ne me reconnais pas du tout parmi ceux qui se proclament trop simplement « les défenseurs de la peinture », cramponnés à ce qu’il pense être de la peinture, un support, toilé de préférence, recouvert d’une pâte huileuse colorée et épaisse si possible…La peinture n’est pas une matière, la peinture est encore moins une technique, c’est…un « je ne sais quoi »* qui renverse le monde pour mieux le réinventer, et peut être même pour l’inventer!…Sans la peinture ne serions-nous pas aveugles, aveugles aux paysages, qu’ils soient extérieurs, intérieurs ou les deux à la fois ?…
Il y a dans l’œuvre de Magritte un tableau que j’aime particulièrement. C’est une fenêtre dont les vitres représentent le ciel. Peut être ce tableau est t’il en image ce que j’essaye de dire pour tenter de définir la peinture. Je n’ai pas une si grande fascination pour Magritte mais ici grâce à un tout petit détail de sa composition il nous emmène au-delà même de l’absurde, au delà du déraisonnable, pour faire, de ce qui aurait pu n’être qu’une image surréaliste, une peinture. Ce détail c’est ce coin du volet droit de la fenêtre. On ne parvient pas à en donner une description. Est-ce encore la fenêtre, est ce l’intérieur ou l’extérieur, y a-t-il une idée justifiant cette invention plastique ? Ces questions restent sans réponse.
On ne retrouve pas cela dans tous les tableaux de Magritte qui souvent, sont définis par une idée assez identifiable et joliment illustrée. Là, pour ce tableau il y a réellement un glissement, une désobéissance, une bizarrerie, (cette « bizarrerie naïve » dont parle Baudelaire pour définir le beau)  qui sauve ce tableau pour en faire une peinture et cela grâce à ce petit coin de fenêtre…On sent qu’en ajoutant ce détail, il est au service du tableau plus qu’au service d’une idée qu’il poursuivrait…
Un miroir, un saut, une fenêtre, un « je ne sais quoi »,… encore une fois je n’ai pas pu réussir à éclaircir ma définition de la peinture, je me demande si, malgré cette tentative, le brouillard n’est plus épais encore, mais peu importe…je sais qu’à ma prochaine rencontre avec la peinture ce brouillard, très vite, se dissipera…

*C’est également ainsi, avec ce « je- ne- sais- quoi » que Vladimir Jankelevitch baptisera si joliment,  le charme, ce parfum de l’esprit autour de l’existence…
Ce « je- ne- sais- quoi », dont parle aussi Charles Juliet, cet écrivain magnifique,  passionné par les peintres qui ont cherchés, leur vie durant, à s’approcher de ce « je-ne-sais-quoi »…
Il cite, pensant à eux, un quatrain de Jean De La Croix, poète mystique catalan :
« pour toute la beauté
jamais je ne me perdrais
mais bien pour un  je- ne-sais-quoi
que l’on atteint d’aventure »…

Marc PEREZ, 2010

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