Peintre et sculpteur

Gravure

En Avril 1999, une rétrospective des œuvres gravées de mon grand père, Moses Levy fut organisée dans le cadre prestigieux du cabinet des dessins des Offices de Florence. Cette exposition regroupant une centaine d’estampes était magnifique. Ce qui m’apparut remarquable, au-delà de l’émotion première,  fut de constater le nombre impressionnant de techniques auxquelles mon grand père s’essaya avec succès. De la pointe sèche et son trait vif, à l’eau forte et la douceur de ses courbes. De l’aquatinte et la qualité de ses gris, de ses noirs, en passant par la lithographie, parfois rehaussée de couleur, et même par la gravure sur bois (la xylographie), plus contrastée, plus brute.
L’estampe fut, c’est sûr, un de ses premiers amours. Très tôt apparaitront des œuvres d’une maturité incroyable. Dés 1907, à l’âge de 22 ans seulement, il participa à la septième Biennale de Venise avec 5 gravures. On a du mal à s’imaginer qu’il deviendra plus tard un peintre, un coloriste génial, alors que pendant longtemps la gravure semblait le passionner plus que tout. C’est bien à la couleur que l’on pense lorsque l’on évoque aujourd’hui l’œuvre de mon grand-père, on en oublierait presque cet aspect tout en noir, blanc et gris, tout  en dessin. Le dessin, voilà bien le cœur de cette œuvre gravée, et voilà, dans le fond, ce qui relie toutes ces estampes entre elles et en dépit des multiples techniques. Le dessin, le sens du dessin, cette grâce, cette précision aussi, cet élégance du trait,  presque innée, bouleversante…
Je quittais cette exposition, ému. Je me souviens très nettement que la visite m’avait convaincu d’une chose; la gravure ce n’était pas pour moi !…
Un an après, en 2000, je devais pourtant commencer mes premiers travaux de gravure.
Que c’était-il donc passé?
En vérité, il m’est difficile de savoir comment cette exposition a été, en partie, à l’origine de cette nouvelle aventure, alors qu’elle semblait dans un premier temps m’imposer de garder une distance avec l’estampe. Il est toujours intéressant de constater combien les choses se font malgré soi, combien certaines convictions d’un instant ou certaines décisions prises sont remises en doute par des nécessités beaucoup plus profondes. L’impressionnante exposition de Florence m’imposait, en fait, d’aller ailleurs dans la manière de graver et non de renoncer à la gravure, et cela je le compris que plus tard.
A la suite d’une série d’événements, ou de hasards, je me retrouvais à m’attaquer moi aussi à la plaque de métal…
D’abord il y eu le choc d’une exposition d’eaux fortes de Zoran Music et notamment la série « nous ne sommes pas les derniers ». Je pus acheter une de ces gravures, belle et terrible à la fois.
Avec ces eaux -fortes, Music nous prouve que la gravure peut laisser intacte l’émotion, la vision de l’artiste avec toute sa vérité première et cela malgré les étapes de la réalisation, et puis, ces œuvres m’apparaitront si efficaces, si directes, presque simples…L’aspect du trait, provenant des sillons profond de la plaque laissée longtemps dans l’acide, permettra à Music de transmettre une force au-delà du dessin, dessin, moins impressionnant, moins paralysant, peut-être, que celui de mon grand -père. Quelque chose se rapprochant de ce que je pourrais essayer de faire, semblait se dessiner pour la première fois…
La rencontre avec les gravures de Michel Haas, avec l’artiste aussi. Des gravures spontanées, brisant un peu le cadre de la gravure classique. Et puis pour la première fois la découverte de ce mot « carborundum », drôle de mot, intriguant, « technique au carborundum » qui était en effet inscrit à côté des œuvres de Michel Haas, dont la beauté des noirs et la matière m’envouta.
Et puis il y eu cette semaine avec Annick Gaston, cette artiste qui me permit, dans son tout petit atelier de Montparnasse, de survoler très vite toutes les techniques d’estampe. Semaine très excitante, les premières joies de la gravure, les surprises, les essais, un sentiment de rattraper au pas de course ce temps perdu de l’autodidacte que je suis. Cette découverte du plaisir à jouer avec l’empreinte…mot si proche du mot « étreinte »…Jean- pierre Pincemin en parle : « qu’est-ce que l’empreinte ? Le poids de la pression d’un corps contre un autre ? Une impression sur une surface favorable, réceptive… » Une semaine excitante, donc, avec ces joies nouvelles me faisant oublier un peu la difficulté du travail de peintre, écrasante…
Et puis hélas, les déceptions qui ne tardent pas, quelque chose me rappelant que le plaisir à faire ne donne pas nécessairement de bonnes choses…cette semaine de plaisir, de découverte, n’avait donné naissance qu’à des images, impersonnelles, sans intérêt à mes yeux. Sans doute devais- je passer par là pour abandonner définitivement cette fois la gravure, qui je l’avais bien senti, ne devait pas être pour moi…
Et, soudainement, le miracle eut lieu, au terme de cette semaine, et grâce une poudre magique…Le carborundum.
J’insistais pour essayer cette technique, (Annick n’utilisant pas cette technique, nous dûmes tâtonner ensemble pour essayer d’utiliser un peu de cette poudre grise qu’un artiste avait sans doute laissée là, dans le fond d’un petit pot en verre). « Carborundum », le mot m’avait intrigué, et l’aspect si particulier des belles gravures de Haas, m’imposait absolument de faire cet essai. Ajoutant à cette poudre de la colle, il fut possible de peindre simplement sur une plaque avec ce mélange.  Je devais apprendre plus tard que ce carborundum est une poudre de carbure de silice, aux grains très durs, utilisée dans l’industrie. C’est l’artiste Goetz qui eut l’idée de l’utiliser pour la première fois pour créer des effets de matière dans ses gravures. Un soir, j’en appris encore sur cette matière ; en effet au détour d’un vernissage je devais croiser l’académicien Jean Dutour. Je ne sais plus comment nous évoquâmes le carborundum, et très vite il associa ce mot aux marches des escaliers du métro dont elles étaient autrefois recouvertes pour les rendre moins glissantes par temps de pluie. Cette évocation amusante fit ressurgir du même coup les souvenirs passés du métro de mon enfance, du temps où le métro avait une odeur si particulière, où les wagons tout en bois et laiton étaient magnifiques, l’époque des petits trous dans les tickets…Le carborundum lui, donnait aux marches du métro cet aspect étoilé dont les petites lueurs annonçaient la sortie vers la lumière…
On l’aura compris cette rencontre avec ce drôle de carborundum fut comme une révélation. J’ai gardé précieusement la toute première gravure faite de cette manière, un visage, simple, mais dont les grains du carborundum m’offrirent soudain, une matière, une présence inattendue…Je me souviens bien de cette joie lorsque après avoir tout doucement décollé le papier humide de son étreinte avec la plaque, je découvris ce visage surprenant, presque étranger mais aussitôt si proche…Ce visage fut le vrai départ, voilà dix ans, de cette aventure avec la gravure. A force de tâtonnements et de hasards heureux je parvins assez vite à mettre au point une méthode de travail personnelle, ma cuisine en somme, cuisine dans le fond assez simple ; un mélange plutôt approximatif de colle vinylique, de peinture acrylique, de carborundum, le tout travaillé des heures sur la plaque d’aluminium, chiffonné, trituré avec les mains, aspergé d’eau, etc…Une fois la plaque sèche, encrée puis désencrée, son empreinte est ensuite laissée sur le papier humide et cela grâce à la pression lourde du tambour faisant pénétrer le pigment noir au cœur des fibres dilatées du papier. Dans le fond, j’étais parvenu avec cette technique, à faire de la gravure sans graver, plus encore à faire de la gravure sans en faire tout à fait, et cela me convenait.
Je me mis très vite à la recherche d’un atelier pour passer la main…Le travail d’un imprimeur devant être précis et propre, je compris très vite que j’en serais incapable, mais je crois surtout que cette perte de contrôle par la mise en œuvre d’une autre main m’avait alors semblé nécessaire.
Là survint un autre choc, celui de la découverte des ateliers Lacourière et Frélaut. Je ne sais plus qui m’en parla en premier, mais très vite je devais découvrir ce lieu historique, non loin de chez moi, à Montmartre, plus précisément au 11 rue Foyatier, en haut du funiculaire. Je me souviens avoir mis un moment à trouver cette rue puisqu’en fait cette rue était un escalier…
«Le paradis sur terre », très souvent j’eu cette pensée, en me retrouvant, là haut, puis plus tard régulièrement dans cet atelier incroyable…Sans doute cette pensée fut- elle plus forte encore, dés lors que j’eu le sentiment que ce paradis était sur le point de disparaitre, comme au rythme de ces grosses fissures visibles sur les murs et que les mouvements du sous sol de la butte creusaient toujours plus… Un tel ilot de création et d’art, ne pouvait à l’évidence perdurer longtemps dans le Montmartre d’aujourd’hui, haut lieu du tourisme de masse. Je pus tout de même y travailler sept années encore, avant leur fermeture définitive. Depuis 1929, tous les plus grands artistes du siècle dernier, de Miro à Chagall, de Picasso à Braque, de Soulages à Music étaient passés là, laissant cette charge créative si puissante. Plus récemment des artistes comme Olivier Debré, Zao Woo Ki, Dado, Martin Muller Reihnardt donnèrent naissance, ici aussi, à des merveilles.
Les innombrables presses d’acier semblaient raconter toutes cette histoire, elles étaient disposées au niveau inferieur de l’atelier. On pouvait entre autre reconnaitre la célèbre presse photographiée en 1933 par Man Ray, presse devant laquelle pose cette femme nue, sublime, la main encrée sur son front.
Un détail me fascina sur ces presses ;  Les manches servant à faire tourner les roues des presses s’étaient transformés en véritable sculptures. Aux fils des années, en effet, les mains sales avaient laissées sédimenter sur ces manches des fines pellicules d’encre qui par leur superposition avaient fini par créer une si belle matière transformant les simples manches de métal en curieux objets, témoins de ce toutes ses décennies  de création…
Mes quelques années de tirages dans ces ateliers passèrent, elles, très vite. Je réalisais mes plaques dans mon atelier pour ensuite les faire imprimer là haut, par Luc Guérin, artisan taille-doucier d’une sensibilité exceptionnelle et au savoir faire unique hérité de son oncle Jacques Frélaut. Cette collaboration me convenait à merveille.
Je m’essayais avec lui à différents formats, des très grands formats parfois, qu’une technique autre que celle du carborundum n’aurait sans doute pas permis. Il nous arriva d’aller à la limite de la taille du plateau de la presse. Sans doute avais-je ce besoin de me libérer d’un cadre trop convenu de la gravure. Je m’essayais aussi à différentes compositions, cherchant des images nouvelles tout en creusant mon sillon. Luc se prêta avec gentillesse et patience à mes exigences, heureux, je crois, de m’accompagner dans mes recherches et dans ce travail d’impression beaucoup plus hasardeux qu’en taille douce. Quoi qu’il en soit, ce voyage dans la gravure me montra à quel point l’utilisation d’un nouveau médium permet à chaque fois, de révéler une part de soi, profonde, invisible. Je fus surpris par la rapidité d’un certain succès commercial de ces gravures dont certaines imposaient pourtant leur grosses masses noires…En 2004, j’eus le privilège de montrer une cinquantaine  de gravures environ, au sein même de l’atelier Lacourière et Frelaut qui disposait aussi un très bel espace d’exposition. Cette exposition m’encouragea de plus belle dans cette voie. Puis survint la fermeture des ateliers, attendue, prévisible, mais qui me sembla étrangement soudaine, comme toutes ces choses que l’on refuse d’accepter.
Une somme de raisons entraina cette fermeture, la baisse de l’activité certes, mais aussi l’impérieuse nécessité de gros travaux couteux, devant limiter les mouvements des murs du bâtiment et puis sûrement des raisons familiales immobilières et financières. Une sorte de lassitude aussi, surtout chez Denise Frélaut qui depuis tant d’années tenait à bout de bras cette maison…
L’artiste Martin Muller- Reihnardt, avait été un des derniers piliers de cette maison, il passait une bonne partie de sa vie dans ce lieu devenu son deuxième atelier. Cet artiste de 56ans, originaire de Berne, travaillait avec rigueur et précision ses plaques de cuivre que Luc imprimait. Le résultat était magnifique, des compositions abstraites d’une force et d’une élégance rare. Cet artiste intelligent, à la voie forte et rocailleuse si particulière, à l’allure de grand adolescent, était ici comme chez lui, où mieux que chez lui, peut-être… J’ai gardé quelques photos où l’on peut l’apercevoir, dans ce coin de paradis, plus précisément dans cette pièce, la plus lumineuse des ateliers, juste en face des escaliers de Montmartre et du va- et- vient incessant du funiculaire. Là, il préparait ses plaques avec calme et concentration.
Sans doute ai-je tord d’associer la fermeture des ateliers Lacourière et Frélaud avec la disparition tragique de Martin mais celle-ci survint un peu plus d’un an après cette fermeture. Je ne le connaissais pas très bien mais j’avais été heureux de le rencontrer là. Son travail subtil était, pour moi, le meilleur reflet du savoir- faire de ces ateliers. Une dépression chronique que j’ignorais, et une histoire familiale compliquée, l’avais conduit, un matin, à mettre fin brutalement à sa vie…
Cet événement terrible fut dans mon esprit comme la double fin des ateliers Lacourière et Frelaut, qui laissèrent comme un vide immense impossible à combler. Seule consolation, peut être, tous ces moments de bonheur offerts aux artistes, ces instants que connut sûrement aussi Martin, dans son coin de paradis…
J’ai longtemps espéré continuer à travailler avec Luc Guérin, mais il n’eut pas la force de recréer une nouvelle structure.
Je pensais en avoir fini avec la gravure, ou plus exactement que la gravure en avait fini avec moi. Quelques tentatives dans d’autres ateliers me laisseront insatisfait, je pus mesurer encore plus combien la collaboration réussie avec un imprimeur, pouvait être chose rare et précieuse.
Puis on me parla de la Métaierie Bruyère, cet immense atelier situé en Bourgogne. Je décidais d’y faire quelques essais.
Ce vaste lieu, ferme typique de la Puisaye, constitué de 8 bâtiments, avait été créé en 1944 par Robert Dutrou élève de Lacourière. Je fus aussitôt impressionné par cet atelier, et comment ne pas l’être?… Son histoire recoupant, d’une certaine manière, celle des ateliers Lacourière et Frélaut me rassura.
Corine Dutrou et son mari Christian, avaient à la mort prématuré du père repris courageusement en main ces ateliers prolongeant ainsi cette histoire familiale.
Mes essais avec Christian furent concluants. Une des presses à la taille impressionnante me permit d’aller vers des formats toujours plus grands.
Et, pour la première fois je pus réaliser mes plaques sur place, dans un des espaces de la Métairie. Je me sentis, plutôt à mon aise, dans ce lieu, alors que je n’avais jamais, réellement, travaillé hors des murs de mon propre atelier. Seul le calme assourdissant, le soir venu, de cette campagne profonde assombrie mon humeur de citadin. Un projet d’exposition me donna l’énergie de me lancer dans de grands et nouveaux travaux. Un prix de gravure décerné par l’académie des beaux-arts tomba à pic pour m’aider à financer ces très grands tirages. Je m’amusais de cette reconnaissance décernée par d’authentiques graveurs à un expérimentateur comme moi.

Aujourd’hui à la veille de la présentation de ces toutes nouvelles gravures, je ne sais pas encore, si une autre page de mon aventure avec la gravure, est en train de s’écrire, Il me semble en avoir l’envie…

Septembre 2010

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