Peintre et sculpteur

Mauvais pli

J’ai longtemps cru, qu’écrire était un moyen de mettre un peu d’ordre dans ses idées, de mieux les dire, avec plus de  précision, de clarté.
J’ai découvert, presque naïf, qu’écrire c’était, avant tout, partir en voyage vers soi, comme on part à l’aventure, sans carte, sans bagages que les mots.
Pour la première fois, je commence un texte dans cet espoir là, cet espoir de voyage. J’ai plus que jamais ce désir de dériver vers des terres révélées et moins brumeuses.
J’ai cette fois la force de ce départ pour parler d’un sujet que j’évite, que je contourne comme s’il s’agissait d’une chose honteuse, d’une bizarrerie orpheline dont je serais le seul porteur. C’est absurde, mais ce dont  j’ai envie de parler, c’est de cet endroit  où je me sens assez seul, non pas incompris mais indéfini, et avec cet espoir de trouver quelque-chose…
Cet endroit est le fait d’être médecin et artiste à la fois.
Énoncé ainsi, rien de si extraordinaire, choquant ou bizarre. D’ailleurs Il arrive que cela se sache, malgré moi, en général, la réaction est alors une forme de bienveillante admiration mais en vérité cela  m’embarrasse aussitôt, trouvant vite cela déplacé.
Que ce joue t-il donc à cet endroit?
J’aimerais y voir un peu plus clair, y parviendrai-je… ?

Mon père, après que j’eu passé  ma thèse de doctorat de médecine en 1985, cru bon de faire imprimer, comme cadeau, des cartes de visites ainsi libellées ;   Marc Perez, Docteur en médecine, artiste peintre.
Ces cartes de visites eurent un effet déplorable sur moi, Je ne devais bien sûr jamais les utiliser, mais ne les jetais pas.

Mes études de médecine furent longues et pénibles, jamais pourtant je ne songeais à y mettre un terme, je m’affligeais en plus trois années de spécialisation pour devenir anesthésiste-réanimateur.
Mais durant toutes ces années, je percevais en moi  un esprit toujours décalé, un regard toujours plus désespéré sur le monde qui me faisait croire en parallèle, et de plus en plus, que seule la puissance de l’art était capable de nous sauver. Participer à sauver des vies fut exaltant, entrer en guerre contre la maladie, la mort imminente, fut un passage rempli de sensations essentielles, mais en réalité c’est moi qu’il me fallait sauver avant tout pour parvenir à sauver réellement les autres. Je dus me rendre à l’évidence que seule la peinture pouvait m’aider à survivre.
Mais le grand paradoxe de mon existence fut que je parviendrais à faire, à créer, à être aussi, que dans cette sensation aiguë de conflit; Comme un mauvais pli dés ma naissance… Le conflit comme nécessité pour une paix possible, le conflit comme passage obligé, comme ferment de toute avancée. Ainsi devenir médecin fut possible qu’avec cette lutte contre l’artiste que je sentais replié en moi,  puis devenir artiste, fut dans un deuxième temps possible car il fallait mener cette guerre contre le médecin et tout ce qui m’avait contraint à l’être ; Cela rend compte d’un esprit hélas tourmenté, je le sais, mais c’est ma perception intime que je te tente de révéler ici, pour la première fois.
Et puis, j’avais tant désiré être peintre, peut-être trop, qu’il me fallut atteindre, dans ma peinture toujours figurative, une abstraction suffisante pour effacer toute forme de récit, sachant que l’on y parvient jamais tout à fait. J’ai  intensément voulu éviter de raconter mon histoire de vie, mes expériences, mais, je le sais maintenant, c’est absurde, on ne dit que cela. Ceux qui savent voir la peinture, ils sont rares hélas, voient la peinture et la verront toujours, peu- importe ce qui est dit autour d’elle, tous les autres ne verront que des images. Me suis-je alors trompé en pensant trop à eux, voulant leur éviter d’être parasité par mon histoire ? C’est possible, le temps  semble maintenant vouloir faire son travail…
Sans doute, il y a trente ans, découvrir sur ces cartes de visite mon identité de médecin associée, dans cette fausse harmonie, avec celle d’artiste, fit que cela me parut insupportable. Aujourd’hui ces cartes de visite, toujours là dans leur tiroir me paraissent simplement ridicules…comme un progrès…
Et puis, Il y a dans le fond,  peu de métiers qui ne peuvent se conjuguer au passé. « J’étais ingénieur et je suis devenu peintre… », « J’étais banquier, assureur, boulanger, … » rien à dire, qu’une forme d’admiration devant ces changements de vie. Être médecin est une identité qui ne se conjugue qu’ au présent, je suis médecin, il est médecin,…Être médecin ne semble pas être une actuvité, mais plus encore, une attitude, un point de vue sur les autres.
Alors il me fallu composer avec cela. Ne rien en dire fut souvent ma principale parade. Être médecin, être peintre, être artiste sont des rôles qui ne se doublent  pas, qui ne se partagent pas, ils sont un travail de chaque instant, d’un présent qui ne peut coexister avec un autre présent. Je n’en parlais pas, ou plutôt le moins possible, en tous les cas jamais de façon rapide, il me fallait avant d’en parler une réelle proximité avec l’interlocuteur que je sentais capable de partager mon cheminement…
Il est temps de dire maintenant un mot sur ce rapport à mon père qui fut déterminent dans mes «choix ».
Je dis aisement que mon père ne m’a pas  poussé à être médecin, mais plus que cela…qu’il m’a conçu pour l’ être.    Avec un fils médecin sans doute allait-il guérir de cette blessure, de ne n’avoir pas pu l’être.
Sans trop s’étendre sur sa propre histoire, il m’a souvent parlé rapidement de cette impossibilité, en raison de la guerre, de ne pouvoir faire comme son frère ainé ses études de médecine; Il en gardera un  regret profond, une déception durable et sans doute une forme de jalousie envers ce frère, devenu au fils des années un frère ennemi, détesté même. Il se résigna donc à se lancer dans des études de pharmacie et devint biologiste; cela ne lui ôtera toutefois jamais cette frustration de n’avoir pas pu devenir Docteur en médecine.
Il ferra tout pour que ses deux enfants puissent devenir médecin. Un de mes brillants cousins, qui deviendra Professeur, agrégé de cardiologie, devait servir d’exemple, plusieurs années avant nous.
Cette volonté de mon père sera si puissante, que jamais je ne pu imaginer renoncer à ces études, j’avais le sentiment que cela l’anéantirait… Une certaine ténacité rendra surement cela possible, et je dois le reconnaitre une curiosité et intérêt grandissant pour la médecine facilitera les choses.
A plus de 90 ans mon père devait me surprendre encore en s’aventurant dans la rédaction d’un ouvrage sensé résumer entièrement toute la médecine et la biologie, grâce à un système de fiches (une par pathologie). Il mena à bien ce travail incroyable, comportant prés d’un millier de fiches, il ne trouva pas d’éditeur, ce qui ne me surprit pas vraiment,  j’en fus presque soulagé, car il insista pour que j’en sois le coauteur, alors que je n’avais pas participé à ce travail, cela juste pour qu’il puisse y figurer sur la couverture Docteur Perez.  Je pu mesurer combien la médecine pouvait être, chez lui plus qu’une passion tenace, une vraie obsession. Rétrospectivement je devais donc comprendre, plus encore, la puissance de son influence qu’il aura sur moi et ma sœur à cet endroit.
Enfant, j’aimais surtout crayonner, dessiner, observer, rêver. Mais je compris très vite que le calcul puis les mathématiques et les sciences devaient mettre à distance toutes les distractions nuisibles à mon travail d’école, très vite ces activités de dessins devinrent comme des jeux interdits,  redoublant ainsi  leurs plaisirs.
Mon grand père maternel, et mon oncle, tous deux peintres, me fascinaient. J’enviais leur vie d’artiste. Ce rêve de devenir peintre à mon tour très vite ne me quittera plus, mais je sus,  profondément, que je ne pouvais m’offrir cette vie qu’en m’acquittant de ce devoir de réussite qui devait me conduire à mon diplôme de médecin. Vers l’âge de 8-9ans j’avais trouvé  un compromis qui me satisfaisait ; j’affirmais vouloir devenir chirurgien – esthétique. Plus tard je réalisais combien cette activité était à l’opposé de mes aspirations.                                                                                                       Le mauvais pli, ce fut très vite cela, ce conflit entre ce que l’on aime faire et ce que l’on doit faire, entre ce que l’on est et ce à quoi on vous destine. Ce mauvais pli c’est installé, avec cette distorsion permanente qui ne devait plus me quitter. Ce conflit permettra quelquefois, de créer des énergies et des idées et bien que je m’en sois défendu longtemps, certains échanges eurent probablement lieu entre ces deux mondes, l’art et la médecine.
J’ai, ainsi, dés le début, été habitué à être ce que je n’étais pas tout à fait ;
Je devais absolument devenir un médecin, qui plus est un médecin français.
Là,  apparait une autre bizarrerie qui semble avoir été déterminante dans ma vie,  je devais être français.
Né d’une mère italienne, au passeport anglais (juive par le père,) et d’un père juif tunisien,( issu d’une famille juive tunisienne depuis des temps immémoriaux) je naquis Français en Tunisie, ce détail de mon histoire je devais l’apprendre  récemment. Je ne sais par quelle logique administrative, dans cette Tunisie de 1955,  (autonome depuis 1954 et se dirigeant vers l’indépendance définitive de 1956,) ceci fut rendu possible mais cela semblait être pour mon père source d’une grande satisfaction et fruit d’une volonté très forte. Que son fils puisse naitre Français représentera comme une victoire. Chacun se rappelle du décret Crémieux faisant des juifs d’Algérie des français à part entière. Il n’en fut pourtant  jamais de même en Tunisie, alors aujourd’hui encore je ne parviens à comprendre tout à fait comment je vins au monde français, alors que mes parents ne l’étaient pas.
Faisant fi du lien du sol, je fus ainsi projeté dés ma naissance vers une France inconnue, et je devais être, dés mes premiers jours, ce qu’il me fallait devenir.
Évoquant  cette situation inédite de ma naissance, mon père ne compris pas mes questions et écourta vite la discussion. Je réalisais que quelque chose de fort se jouait là aussi.
Son fils ne devait être que la projection de ses rêves ; Si j’étais né en Tunisie il  fallait que je puisse y exister que déjà dans un ailleurs fantasmé. Mon père, rêvait d’un ailleurs, pour lui pour moi. Contrairement à beaucoup de tunisien de sa génération, il ne me ferra jamais part de quelconque nostalgie, je crois que très vite il chercha à s’extraire de cette Tunisie, de son arabité, de ce monde » arriéré » (cet adjectif troublant revenant constamment dans sa bouche). La langue arabe, sa langue maternelle, et encore plus paternelle, il chercha à » l’éradiquer » (la aussi ce mot provient d’un de ses écrits). Il ne me parla jamais arabe.  Bien que vivant en Tunisie, je ne sus jamais parler l’arabe. A l’école française je suivais des leçons d’arabe obligatoire ; j’étais le plus mauvais. Le professeur m’effrayait, il n’hésitait pas à infliger de violentes tapes sur la nuque dont je me souviens toujours.
Donc, cette Tunisie de mon enfance, si elle reste ce pays de tant d’émerveillements,  ce lieu de mon éveil au monde, aux couleurs, aux odeurs, aux lumières, aux saveurs, à certaines sensations épidermiques,  ce lieu de tant de sensations que je rechercherais plus tard, ici et là, elle fut aussi simultanément un lieu toujours étranger, que je percevais, par instant, comme hostile, car dans le fond surtout inconnu.
Je me souviens, très nettement, combien j’étais impatient de m’envoler vers la France rêvée,  jaloux de mon plus proche cousin Franco, qui une année avant moi avait quitté la Tunisie.
Il en est ainsi de toutes vies, un chemin possible entre les rêves que l’on fait pour vous et ses propres rêves, mais ici, cette vision du père si forte,  ne facilita pas mon existence au présent et entrainera comme un mauvais pli
A la décharge de ce père, sans doute peut-on rappeler  que presque tous les juifs de Tunisie comprirent, une fois l’indépendance proclamée et probablement avant, que l’avenir des leurs enfants ne pouvait s’imaginer là, dans un pays, qui, s’arabisant toujours plus puis cherchant à s’affranchir du joug de la France, de sa culture,  devait aussi d’une manière inavoué expulser les juifs, qui plus -est depuis la création de l’état d’Israël. Cette projection vers la France était donc naturelle pour des parents songeant à l’avenir de leurs filles où de leurs fils.
Ainsi mes huit premières années me laissèrent comme  en suspens.  J’étais Français sans être né en France, j’étais tourné vers la France sans y être, quoi faire en attendant?… La Tunisie ma terre natale ne pouvait, ne devait, me laisser prendre racine, je devais rester comme suspendu durant ces premières années, en attendant d’être, non pas replanté mais planté directement en France le plus tôt possible.  Ainsi, Je serai, enfant, comme une pousse fragile non pas plantée en terre, mais à peine posé au dessus d’ une ouate familiale et maternelle, sous serre à l’abri du tumulte d’un orient dont les échos me parviendront tout de même. L’exil attendu se produira trop tard. J’avais pris l’habitude d’être ainsi suspendu
Chacun a son histoire, celle-ci est la mienne.
Pour la plupart des juifs, les racines furent celles intactes du Livre ; Pour beaucoup le simple repli communautaire fut comme le tuteur indispensable à une vie en France, en attendant que des racines ne se développent.
Ce ne fut pas mon cas. ou très partiellement peut-être…
Ma religion fut la peinture, religion aux structures fragiles aux adeptes rares.
La peinture sera ma terre, mon pays, l’espace ou je choisirai de grandir de me définir, tout en montrant des êtres suspendus, indéfinis qui me ressemblent…
.Alors la peinture, sera pour moi une manière, de passer, de repasser sans cesse sur ces mauvais plis
Fevrier 2011

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