Peintre et sculpteur

Dans la géographie improbable du devenir, d’Yvon Canova, 2010

Le papier qu’utilise Perez est âpre et lent. Manié, il résonne, trace dans l’air son souffle bien à lui. C’est une aile lourde qui tranche. On l’entends, on le sent à son poids, on le mesure à sa vibration dans l’espace. Il a son mot à dire. Il traverse la peinture et dans un juste retour des choses, dans un échange presque sanguin il imprime en elle ses rides, ses fleuves, ses paysages turbulents et inertes. Ainsi donne-t-il à la peinture son caractère bien trempé. Cette manière d’agir sur le médium, de renforcer et de rompre sa monotonie incarne authentiquement la décision du peintre, sa volonté créatrice. La feuille, embarcation stricte, radeau presque déchiré à la main, précis d »une géométrie du doute démarque, isole, emporte. Odyssée sans Ithaque, retour sans port, sans patrie. Perez est un Ulysse qui a compris la déception de toute origine et la vanité des retours. Sur le papier, des créatures incoercibles avancent. Elles sont aussi radicales que la pierre de lapidation, mais elles ne cherchent aucune cible, aucun meurtre à commettre. L’artiste met à contribution la chair du papier, il respecte et agresse dans le même geste sa nature. Il le pousse dans ses retranchements les plus hostiles. Au bout d’un temps d’incubation comme le serait dans la photographie un temps de pose très long, la peinture absorbe le papier. On peut aller jusqu’à dire qu’elle l’a dans la peau et que le papier entré en elle y laisse les marques de son prodigieux épiderme. Le geste est arrêté à temps, avant que ne se commette l’irréparable et en ce sens l’œuvre est ce à quoi elle renonce, le risque de l’inachevé. Chez Perez le pétrifié est un acte, c’est une contraction, un tsimtsoum, un drame sans état d’âme, sans nostalgie.  Suspens nu, il surplombe dans sa course. Brouillon implacablement lucide, inadvertance volontaire. Le peintre a choisi d’être gauche, d’abandonner le papier à son désordre, à son errance, à ses caprices. Posé sur l’établi, encore poisseux de teintes, le pinceau doit se rendre, il doit se taire. Il se tait. La peinture chez Perez recouvre pour révéler. Art apocalyptique inversé, le palimpseste travaille par en dessous. Le papier, dans son destin de subjectile, écrit et rechiffre. Il reforme le mystère pour dire, proférer, étaler au grand jour, arracher à l’oubli des souvenirs trop nets et trop visibles, des créatures anéanties dans le tombeau de son âcre lumière. Le peintre rajoute une couche de retrait, il met de l’oubli, du noir, du rouge, du bistre et pour finir il peint la mémoire nue, sans anecdote, sans forme, sans souvenir. Ceux qui se tiennent là, dans le rectangle âpre et poilu en chair, pâtiné d’un sang sourd et graissé de cendre, marchent inexorablement. Seuls ou en cohorte ils font ce geste biblique. Ils incarnent le poème dans son essence. Prise dans le pétrifié de l’indécidable et dans une éternité dont pourtant elle se détache, la figure déchirant le sacré, semble porter le fascinant sur elle.  Véronique foulé de nuit, suaire asséché comme la Mer Morte, le regard de Méduse protège désormais les hommes des affres de la lumière et des tribulations d’une vision sans secours. Défaite de l’orgueil du signe, de l’impunité insolente du symbole, la figuration rétablit une abstraction sans condescendance ne cherchant ni à plaire, ni à déplaire, mais s’imposant lié à l’être comme le désastre même de son apparition et de sa présence dans le monde. Recouverts d’une burqa de poudre sombre et volcanique, les personnages de Perez avancent masqués, forts de la puissance sans pouvoir que donne cette visibilité à laquelle le peintre renonce. La douceur qui les dérobe à la violence du tragique alimente sans répit leur déplacement, dans la géographie improbable du devenir.

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