Peintre et sculpteur

Entretien avec Alexandra Bourré, juillet 2010

Vous avez souhaité, à l’occasion de ce catalogue, poursuivre cette conversation initiée en dans votre atelier pour une publication en 2008. En quoi ce type d’entretien est important pour vous ?

J’ai périodiquement besoin de mettre un peu au clair mes pensées, une conversation peut y participer, et à vrai dire, j’ai beaucoup de plaisir à lire les propos d’artistes que j’aime, propos très révélateurs, tout en étant généralement et curieusement à coté de l’œuvre. En tous les cas c’est un exercice difficile, il y a ce risque de « précipiter » les choses, au sens chimique du terme, c’est-à-dire de les figer… J’aime aussi lorsque les mots des poètes rencontrent mon travail, mais ceci est d’un autre ordre. Il est émouvant de voir combien les mots des autres peuvent parfois être bien plus justes que les siens, et c’est tant mieux sans doute…En vous posant la question de savoir pourquoi vos personnages semblaient « altérés » vous avez aussitôt entendu « atterrés » … Vous avez rebondi sur ce mot qui à vos oreilles sonnaient comme une providence…

Disons d’abord que mon regard sur mon travail est presque un regard commun. Lorsque le travail est accompli je peux prendre cette distance sur ce que je réalise et que je ne comprends d’ailleurs pas tout à fait…Oui, mes personnages sont altérés, usées, mais debout, c’est important pour moi, et pour eux peut- être… Ainsi, c’est vrai, et surtout dans mes peintures ou mes gravures, je les vois bien « altérés » mais encore plus « atterrés », comme surpris d’être là,  sans terre…suspendus, flottants… Cela a sûrement à voir avec mon histoire… Si mes personnages peints peuvent donc sembler « atterrés », à l’inverse  mes sculptures, elles, sont faites de terre…C’est étrange… En tous les cas, j’ai ce sentiment que la sculpture m’a aidé à me consolider, à poser mes pieds au sol, sur terre, bien plus que ne l’aurait fait la peinture seule… J’aime d’ailleurs l’idée que ce que l’on fait, finit par vous transformer…« J’ai fait mon livre autant qu’il m’a fait », raconte Montaigne, je crois…

Dans votre travail vous semblez, de façon répété et presque obsessionnelle, vouloir transformer l’insupportable en supportable, la souffrance en autre chose…Cette transformation semble s’accommoder de tous les médiums. Tout autour le fluide qui définit chaque médium semble contaminer les différentes formes. Pourquoi ce besoin en tout cas de passer de l’un à l’autre ?

Je suis heureux que vous ayez utilisé le mot « médium », et non celui de « technique » qui fige le travail dans un savoir faire que finalement j’applique peu… En tous les cas, j’ai réellement l’impression qu’il a une complémentarité entre chacun des médiums que j’utilise, pour former, je l’espère, un tout. Par exemple, il y a peu de matière dans ma peinture, mais elle se retrouve du coup dans mes sculptures. Mais, dans le fond, j’aimerais que l’on puisse dire, un jour, que j’ai simplement réussi à  faire l’œuvre d’un peintre…A mes yeux la peinture ne devrait pas être entendue comme une technique, mais plutôt, comme l’est la poésie, non pas là pour faire joli, mais bien pour s’imposer comme un moyen de réinventer le monde, et peut être même de l’inventer, aussi démente puisse être cette tâche…D’ailleurs, si rares, je trouve, sont les peintres qui sont peintres !…c’est si difficile… les choses se jouent au delà du vouloir et même du sincère…Les choses se jouent dans une superposition miraculeuse entre une forme et quelques idées… Jean Baudrillard parle du « télescopage idéal » entre une forme et une idée. J’aime bien cette formule…Il faut guetter, à chaque instant, ce télescopage…

Vous avez évoqué la gravure. Je sais que vous avez repris le chemin de l’atelier de presse ces derniers temps.  Après la fermeture des ateliers historiques Lacourière et Frélaut.

Je pensais en avoir fini avec la gravure, ou plutôt que la gravure en avait fini avec moi…J’ai enfin trouvé un autre atelier qui puisse me convenir, un immense et magnifique atelier en Bourgogne (La Métairie Bruyère).  Je crois encore beaucoup à une gravure contemporaine vivante associant un savoir faire séculaire avec une cuisine personnelle et renouvelée.

Comment la gravure s’est elle intégrée dans votre travail ?

D’abord elle s’est intégrée tardivement, au moment où j’avais sans doute besoin de sortir de mon atelier, et aussi d’une certaine manière de « passer la main », en décidant de ne pas imprimer moi-même mes gravures, comme le font la plupart des graveurs. J’ai très vite senti combien la gravure correspondait parfaitement à ma méthode de travail ; la recherche d’un équilibre entre la maitrise et le hasard. L’inversion de l’image d’abord puis cette technique du carborundum qui laisse s’installer une grande part de surprise, cela me va…Je ne prévois rien, je vois !… J’aime me tenir à cette « règle »…J’organise comme « une stratégie de la déroute », pour reprendre ce joli mot de Gilles Plazy commentant la démarche de louis Pons, un artiste que j’aime particulièrement.

Vous avez adopté la technique de carborundum, dont vous admettez qu’elle n’empruntait que partiellement la définition du terme «  gravure » puisqu’il ne s’agit pas d’inciser le support. En revanche le carborundum possède une propriété caractéristique : le rendu intense des noirs.

Oui, aller vers la gravure, c’est aller vers le noir. Le noir, non pas pour sa noirceur, mais pour sa profondeur. Et dans ce noir mat, si profond, de cette technique au carborundum j’y trouve même comme un velouté, une douceur… Mais il y a les gris aussi, tout aussi importants. Le gris cette couleur de « l’entre deux » qui me conviens bien, et que m’offre l’aluminium rayé de mes plaques.

Ce gris qui se retrouve dans certaines de vos récentes sculptures, ce gris blanc, cendré, argenté, est ce là aussi comme une contamination de vos gris de la gravure ?

Peut-être, mais pas seulement. Récemment un très beau texte d’Yvon Canova, à propos de mon travail, a mis en mots un certain nombre de choses, il s’est notamment arrêté sur mes couleurs en particulier les gris. Il l’a fait d’une si belle manière que cela a même finit par alimenter mon propre travail. C’est curieux… Cette double création en boucle m’a beaucoup intéressée…

Par cette alternance des techniques, et cette capacité d’émerveillement cultivée dans une approche de tâtonnements et d’expériences, on lit un engagement artistique très contemporain, à savoir le perpétuel recours à plusieurs disciplines sans soucis de hiérarchie ni de catégorie. Pourtant, on serait également tenté de vous reconnaitre  « en artiste classique » par une œuvre figurative et l’usage de médiums traditionnels.

Je me sens contemporain de fait, sans essayer de l’être à tout prix. C’est vrai que le fait de peindre encore avec des pinceaux, en encadrant et accrochant au mur des tableaux, le fait de proposer des sculptures posées parfois sur un socle, de faire encore de la gravure m’éloigne un peu du monde de l’art contemporain tel qu’on se le représente rapidement, tans pis. Nous sommes le « ventre mou de l’art contemporain » m’a lancé un jour un de mes galeristes. Cette réflexion un peu désabusée m’a amusé…j’ai aussitôt pensé au ventre mou de cette femme couchée sur un canapé d’un tableau du peintre Lucian Freud. Ce peintre est devenu, avec ce tableau, l’artiste vivant le plus cher…Ceci n’a pas vraiment d’importance, cette escalade dans les prix est démente, mais ce pied de nez à un Damien Hist doublé par Lucian Freud, m’a amusé. Le « ventre mou » contre le « ventre dur » de l’art contemporain…

On sent par moment chez vous une volonté d’effacement face à ce que vous réalisez.  Si l’artiste s’efface, est ce qu’il ne renonce pas à la notion d’auteur ? Ce qui est une tendance de l’art contemporain est porté par un concept tout à fait recevable (collectif d’artiste). Pourtant à travers vos œuvres, j’ai l’impression que la marque de l’artiste est indéniable, évidente.

Je ne sais pas si le fait de s’effacer est une démarche contemporaine, j’ai plutôt l’impression du contraire, et qu’il y a de plus en plus une mise en scène et une mise en avant narcissique et égocentrée de tant d’artistes contemporains. Ces mêmes artistes encouragés parfois par un drôle de système qui voyant en eux l’expression d’une liberté individuelle sacrée et ainsi mise en forme,  utilise cela comme alibi d’une société prétendument libérée alors que celle-ci devient dans le fond de plus en plus liberticide malgré les apparences…Là c’est mon côté un peu militant et qui  ne cherche pas à s’effacer…Il y aurait tant à dire encore… En tous les cas, il y a une phrase que j’aime bien de Degas, peintre classique parmi les classiques, qui nous dit qu’un tableau réussi est comme un « crime parfait ». J’entends bien ce qu’il cherche à dire. Il faut essayer de produire des évidences, qui semblent toujours avoir été là, faisant oublier du même coup celui qui l’a les a créées, ce coupable qui était de l’autre côté du pinceau. Mais en même temps, il y a ce paradoxe d’avoir aussi besoin de sentir un homme pas loin, un homme cherchant à dire comme une « intimité universelle »…

Vous avez appelé votre dernière exposition « sleeps with angels », pouvez vous nous en dire un mot ?

Sur certaines de mes récentes sculptures, des ailes ont soudainement poussé, sans que je le projette vraiment. Ce sont peut être des anges, cela me va, car nul ne sais ce qu’est au juste un ange…un messager céleste, l’envol des âmes ?… Par ailleurs, j’ai ce besoin fréquent de travailler en musique, certaines de ces musiques me transfèrent littéralement leur force et peut être d’autres choses. Il y a un disque que j’ai énormément écouté ces derniers temps, un disque de Neil Young. Je me suis tout récemment rendu compte que son titre était « sleeps with angels » voila,…J’aime bien ce genre de hasard, de signe…ou disons de télescopage.

 

Propos recueillis par Alexandra Bourré
Juillet 2010

Powered by WordPress | Designed by Elegant Themes